• La passion exclut-elle la raison ?

     

    5 à 7 Philo du dimanche 28 avril 2019 : 17 participants

    La passion exclut-elle la raison ?

    Introduction (par Anne)

     Analyse de la question

     «  La passion… »  Larousse : du grec pathos puis du latin passio. 1) état affectif intense et irraisonné qui domine quelqu’un de façon permanente (surtout pluriel). 2) mouvement affectif très vif qui s’empare de quelqu’un en lui faisant prendre parti violemment pour ou contre quelqu’un ou quelque chose : soutenir une cause avec passion. 3) amour considéré comme une inclination irrésistible et violente. 4) penchant vif et persistant ; emballement, et ce qui est l’objet de ce penchant : l’histoire, c’est sa passion. En philosophie scolastique et classique : ce qui est subit par quelqu’un, par opposition à l’action.

     « … exclut-elle… » Larousse : du latin excludere venant de claudere : fermer. 1) exclure quelque chose : ne pas le compter dans un ensemble, le laisser de côté ; écarter, éliminer.

     « … la raison  » Larousse : du latin ratio : calcul, compte. 1) faculté propre à l’homme, par laquelle il peut connaître, juger et se conduire selon des principes; entendement. 2) ensemble des principes, des manières de penser permettant de bien agir et de bien juger ; bon sens, sagesse, discernement. 3) ensemble des facultés intellectuelles, considérées dans leur état ou leur fonctionnement normal ; lucidité. 4) ce qui explique, justifie un fait, un acte ; cause, explication, motif. 

     Chez les grecs le terme logos, auquel est rattaché traditionnellement le concept de raison, signifie à la fois le fait de savoir compter et la faculté de connaître, d’où l’idée d’un calcul logique organisateur et ordonnateur de la diversité du monde et visant à comprendre ce qui est.

    Introduction à l’échange

     Philippe Fontaine, Professeur à l’Université de Rouen, écrit : « L’état de passion se définit par un déséquilibre, qui consiste dans la valorisation d’une seule tendance. Mais cet aspect semble plutôt subi par le sujet que choisi, comme l’atteste l’idée de passivité constitutive du sens premier de la notion. C’est pourquoi la philosophie dénoncera d’emblée la passion comme négation de la liberté du sujet, et comme obstacle à l’accomplissement d’une vie philosophique placée sous le signe de l’activité raisonnable, au sens fort, c’est-à-dire dictée par la raison. Ainsi se comprend que l’analyse traditionnelle du phénomène passionnel l’oppose tantôt au raisonnable, au rationnel et au logique (pathos versus logos), tantôt à l’activité du sujet, menaçant ainsi sa liberté. Dans le premier cas, la passion pose un problème en tant qu’obstacle à la connaissance vraie, dans le second cas, elle pose un problème éthique et engage une politique de la liberté. C’est sur cet aspect que nous voudrions insister, en tant que la passion, contrairement à une idée reçue, constitue comme telle un risque majeur pour la liberté du sujet. »  La passion serait-elle toujours une aliénation qui nous prive de liberté de pensée et de liberté d’agir ?

     

    Résumé des échanges (par Mireille)

     

     Mireille : Ce qui est intéressant c’est l’évolution du concept de passion ; Chez les grecs « pathos » signifie ce que l'on subit, le fait de subir quelque chose. Passion s'oppose à action, comme pâtir (subir) s'oppose à agir (cf. la passion du Christ). A partir du XVII° siècle, le mot "passion" a été cantonné dans le domaine psychologique. Les passions de l'âme sont tous les phénomènes passifs de l'âme c'est à dire tous les états affectifs : la colère, l'envie, la crainte, la pitié etc., sont des passions. Dès le XVII° siècle, la passion commence à prendre le sens de sentiment fort et est jugée négativement. Un glissement de sens s'opère qui va opposer la passion non plus à l'action mais à la raison. La passion est l'envahissement par une force extérieure, la perte de la maîtrise de soi. Aujourd'hui, on définit la passion comme une « tendance d'une certaine durée assez puissante pour dominer la vie de l'esprit » (Dictionnaire de Lalande). La passion ne reçoit plus sa valeur d'elle-même mais de son objet.

    Philippe C : La passion marque l’existence d’un désir. Le désir étant extrêmement moteur, on peut difficilement fonctionner sans désir. La passion est-elle un bien ou un mal ? Je ne sais pas.

     Anne : Les grecs considéraient la passion comme une maladie de l’âme.

     Philippe C : Pas tous. Épicure n’est pas anti passion, il la rejette lorsqu’elle est démesurée.

     Mireille : Je voudrais vous dire pourquoi j’ai proposé ce thème que vous avez choisi. En voyant les mouvances d’aujourd’hui notamment celle des « gilets jaunes », et leur témoignages je trouve qu’il y a quelque chose d’excessif, plus passionnel que réaliste, que raisonnable. Ce qui me surprend c’est que dès qu’il y a un groupe les passions s’enflamment et deviennent folles.

     Pierre M. : Quand tu parles des grecs et dis qu’ils étaient contre quand il y a démesure ; je me demande si la démesure n’est pas consubstantielle à la passion. Anne, dans sa définition a bien parlé d’un sentiment, d’un état qu’on ne peut pas contrôler, donc démesuré. Il y a certainement des circonstances où passion et raison peuvent faire bon ménage : par exemple on peut être passionné par son métier mais être raisonnable, il n’y a pas démesure.

     Nicole : On parle souvent d’une passion dévorante. Il ne faut pas se laisser dévorer par une passion qui peut être un loisir, un sport, le jeu etc. quand on ne fait que ça, cela entraîne des conséquences néfastes à nous-même et à notre entourage, il faut un juste milieu.

     Pascale : Il ne faut pas se laisser dévorer par la passion ; Mais peut-on ne pas se laisser dévorer ? On est dans un état, surtout quand c’est à l’égard d’un individu, de passivité, d’impossibilité de faire quoi que ce soit. Quand il s’agit de passion pour une activité c’est peut-être plus gérable. Quand il s’agit de sentiments pour une personne on ne peut pas décider du jour au lendemain qu’on va aimer ou qu’on ne va plus aimer, ça s’impose à nous, c’est quelque chose d’irrépressible.

     Pierre M. : Chez les pro-cubains, il y a une expression qui dit « Yo no hago esto tibio (je ne fais pas ce tiède ». Votre réflexion me fait penser à ça ; la vie vaut-elle d’être vécue si on reste tiède ?

     Pascale : Oui il faut avoir des passions mais peut-on s’obliger à en avoir ? Ça vient sans qu’on le cherche. Comment nous arrivent- elles ces passions ?

     Catherine : Oui, il faut avoir des passions. La passion est liée au désir, il y a des gens qui n’ont pas ou peu de désirs, qui sont atones. Et est-ce que c’est raisonnable d’avoir trop de désirs ?

     Françoise : Je ne crois pas qu’il y ait de vie sans passion, et c’est vrai que c’est lié au désir. Si je n’ai pas de désirs je ne vois pas comment je pourrais vivre. Je peux avoir plusieurs passions. Et puis il y a la passion amoureuse, il me semble que là il se passe quelque chose. C’est vrai que ça se vit tout simplement, ce n’est ni intellectuel, ni rationnel, on idéalise l’autre comme l’autre nous idéalise, on tombe dans une espèce de fusion qu’on a eu dans le ventre de notre mère et c’est ça qui va donner une passion amoureuse. C’est très fort, il faut aussi parler de la sexualité qui est un désir aussi très fort. Mais ça peut se transformer, le couple peut très bien avancer en construisant, en sortant de cet état d’idéalisation, en se rendant compte des défauts de l’autre et des siens, de leurs différences.

     Nathalie : Tu as aussi le cas dans une relation amoureuse où les deux n'ont pas la même passion, il n'y a pas réciprocité et ça peut devenir une passion complètement destructrice. C'est le danger de la passion et c'est là que la raison peut entrer en ligne de compte. La passion peut entraîner des comportements terribles : on peut tuer par passion. Il y a des passions destructrices, je pense aussi à celle du jeu. Même s'il faut vivre avec passion il faut être vigilant car on ne sait pas où tous ses attachements peuvent nous mener.

     Catherine : La passion est une chose un peu instinctive, on ne maîtrise pas un coup de foudre. Il y a deux type de passions : la passion amoureuse, mais il y a aussi la passion d'investissement dans quelque chose qui vous intéresse, intérêt pour la nature, pour les autres etc., là c'est une passion constructive.

     Pierre F. : La passion est un dépassement du désir. Dans la passion on établit un rapport, on n’est pas seul dans une passion, il y a l'objet et le sujet. Ma question est : dans le rapport amoureux passionnel est-ce que le sujet devient objet ? C'est ça le dilemme, on ne prend pas l'autre pour ce qu'il est mais pour ce que nous imaginons qu'il est. Il y a une sorte d'exaltation.

     Anne : Spinoza est connu pour son expression « les passions tristes ». Il distingue les passions tristes et les passions qui se traduisent par l’émergence de la joie. Les passions tristes nous affaiblissent alors que les passions positives nous font grandir et évoluer dans la joie. Frédéric Lenoir, dans « Le miracle Spinoza » montre que « la raison non seulement ne s’oppose pas à cette puissance vitale naturelle (qu’est la passion), mais elle l’accompagne pour qu’elle puisse s’exprimer pleinement. La sagesse ne consiste donc pas à brimer l’élan vital, mais à le soutenir et le guider. Elle ne consiste pas à diminuer la force du désir, mais à l’orienter. » J'ai remarqué que tous les philosophes associent passion et raison.

     Catherine : On vient de dire que trop de passion est destructeur, mais je pense que trop de raison l'est aussi.

     Mireille : La passion est un mouvement d'extraversion, la raison d'introversion. Pour être en bonne santé psychique, c'est comme la respiration il faut un mouvement régulier entre inspir et expir, extraversion et introversion. C'est vrai que lorsqu'on est seul devant sa passion, passion de la photo, de l'histoire etc, on peut avoir une certaine maîtrise ; c'est plus difficile quand on est en groupe. On n'observe pas d'effet de groupe de raison, par contre il y a effet de groupe de passion. Le groupe enflamme les passions, on n'a jamais vu la raison embraser un groupe.

     Benoît : Pourtant dans l'histoire du 20éme siècle la raison a nourrit des peuples entiers avec des idéologies parfois très mortifères : aussi bien le communisme stalinien que le nazisme étaient totalement pénétrés d'une raison dévoyée, jusqu’au-boutiste qui est devenue inhumaine. Il peut il y avoir des phénomènes d'hystérie collective autour de la raison aussi.

     Anne : Hegel, dans « Introduction à la Philosophie de l’Histoire » dit : « Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion. ». Dans un autre précis il dit : « …la passion n’est ni bonne ni mauvaise; cette forme exprime seulement ceci qu’un sujet a placé tout l’intérêt vivant de son esprit, de son talent, de son caractère, de sa jouissance dans un seul contenu. Rien de grand ne s’est fait sans passion, ni ne peut s’accomplir sans elle. Ce n’est qu’une moralité morte, trop souvent hypocrite, qui se déchaîne contre la passion comme telle.» (Précis de l’encyclopédie des sciences philosophiques). Selon Hegel, pour dominer les passions, la raison ne suffit pas, ni la répression pure et simple. L'homme a besoin d'un moyen qui lui procure aussi du plaisir, ce moyen c'est l'art. J'ai découvert ce côté de Hegel que je pensais purement rationnel, il pense qu'on ne peut rien faire sans passion.

     Catherine : La passion exclut la raison dans ces excès, l'addiction. La raison apporte la modération. Quand on voit que la passion enferme la personne dans une obsession, hors des principes de réalité, on peut dire qu'elle exclut la raison. La raison a, dans sa puissance, renversé les barrières, les conventions, ça c'est positif. Mais, quand la passion s'échafaude avec l’arc-boutant de la raison, ça l'aide à se sublimer comme le dit Hegel, à passer de l'émotion subie à une émotion créative et à pousser le plus loin possible l’œuvre que peut engendrer cette passion.

     Nathalie : Je reviens sur ce qu'a dit Benoît à propos du marxisme et du nazisme. Je ne vois pas comment vous pouvez baser le cheminement sur la raison. Le fanatisme des hommes qui ont suivi, était au départ vraiment des d’exaltés comme eux, on arrive au phénomène de groupe. L'idéologie est au départ basée sur des passions.

     Benoît : Je voulais juste réagir sur la dualité passion négative et raison positive. Sur le fait que la raison ne serait pas elle-même une possibilité de cohésion dans le groupe. Dans le cas de ces passions funestes que sont le stalinisme, le nazisme et bien d'autres, on a vu effectivement au départ qu'il y avait le désir et la passion d'un individu, qui ont contaminé des populations. Hitler, étudiant raté des beaux-arts, suivi de son groupe d'architectes, sont arrivés au déclenchement de la seconde guerre mondiale. C'est une passion qui a complètement prit en otage la raison, mais il y a quand même un aspect hyper rationnel, totalement délirant mais dans sa mise en place d'une grande rationalité mortifère.

    Pierre F. : J'ai essayé d’associer deux termes qui me paraissent en premier lieu antagonistes, c'est à dire une passion méthodique. Ce n'est pas seulement la raison qu’il faut mettre en avant. Ces temps-ci je réfléchissais sur la condition d’Israël. Israël est-ce le fruit d'une passion collective et qu'elle en est la méthode ? Aujourd'hui, quand on regarde ce qui se passe, on voit que quelque part il y a une méthode à l’œuvre, par exemple pour que l'état palestinien disparaisse, ne puisse jamais exister. Le terme premier que tu citais c'est l'idéologie, il y a un système de croyance qui est absolu. Dès le moment où on accueille, où on accepte cette idéologie la méthode est à l’œuvre. Quand on voit les procès de nazis, on entend « moi, j'obéissais »...

    Anne : C'est ce que j'allais dire à propos de la raison et du côté négatif qu'elle peut avoir. Je pensais à ce qu'a dit Hannah Arendt sur la banalité du mal quand il y a eu le procès d’Eichmann : de façon tout à fait raisonnable il faisait, appliquait ce qu'on lui demandait.

    Pascale : La raison ce n'est forcément le bien. C'est un cheminement intellectuel, une réflexion sans rapport avec le bien ou le mal.

    Catherine : En faisant mes recherches, je suis tombée sur une conférence de Michel Ciment titrée « Le cinéma de Kubrick, entre raison et passion ». Un fil rouge relie les films de Kubrick qui sont autant d'avertissements en forme de fables : le rapport au cœur de chaque homme et dans la société entre une volonté de contrôle, l'affirmation de la raison et l'irruption de la passion, de la violence et du refoulé. Dans ses films il y a une tension entre raison et passion.

    Nathalie : Le rapport entre passion et raison est très ambigu. Mais, si on repense à l’épisode de la révolution française, j'ai l'impression qu'on a toutes les réponses ; On a été capable dans cet élan de passion de pondre à la fois les droits de l'homme et dans le même temps de faire la terreur. Dans la passion on peut raisonner et faire le pire dans le même temps.

    Michèle : Depuis le début je suis un peu perturbée par la définition des mots. Pour moi la passion c'est une émotion qui la plupart du temps est négative, je n'y vois pas la pulsion de vie. Je suis plus près de la notion de douleur, de souffrance. Et la raison est plus un exercice du cerveau, c'est la logique, en soi ça ne peut pas être mauvais. Quand Anne parlait de la banalité du mal, pendant la guerre ceux qui envoyaient les gens dans les camps d'extermination en obéissant aux ordres, ce n'est pas de la raison, ça peut être de la lâcheté, ils sauvaient leur peau. La raison n'est ni négative, ni positive, c'est un fonctionnement de l'esprit.

    Pascale : Vous envisagez la passion comme quelque chose de négatif, une souffrance, moi, je verrais ça plutôt comme le fait d'être dominé ce qui n'est pas forcément douloureux ou négatif. Par exemple si vous avez la passion de la politique, vous êtes entièrement dévoré par elle, ça va vous faire agir, entraîner les foules etc., ça n'a rien de négatif.

    Mireille : C'est la définition de Lalande que je vous ai donnée « Tendance d'une certaine durée assez puissante pour dominer la vie de l'esprit »

    Philippe C. : La raison est dominatrice, le Siècle des Lumières l'a bien mit en évidence. La raison est la seule chose qui nous différencie et nous élève au-dessus de tous les animaux. On est humain parce qu'on a la raison. Jusqu'à présent, la raison n'a pas évité des choses épouvantables que nous avons commises depuis la nuit des temps.

    Anne : J'en profite pour donner l'avis de Descartes et celui de Diderot à propos des passions. Descartes dans le Traité des passions écrit : « Les hommes que les passions peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de douceur en cette vie. ». Et Diderot dit : « On croirait faire injure à la raison, si l’on disait un mot en faveur de ses rivales. Cependant, il n’y a que les passions, et les grandes passions, qui puissent élever l’âme aux grandes choses. Sans elles, plus de sublime, soit dans les mœurs, soit dans les ouvrages ; les beaux-arts retournent en enfance, et la vertu devient minutieuse. »

    Pascale : Vous dites Philippe, que l'homme se définit par la raison, c'est vrai. Mais il se définit aussi parce qu'il a les sentiments.

    Catherine : Edgar Morin dit : « Au plus froid de la raison, il nous faut passion, c'est à dire amour ». J'ai associé au mot raison : raisonnement, raisonner, il faut garder raison, avoir raison, mais aussi avoir ses raisons (qui sont l'horizon de la passion).

    Françoise : On devrait se poser la question «  Qu'est-ce que c'est d'être raisonnable ? » Si on est raisonnable, c'est la froideur, il n'y a plus de vie.

    Anne : C'est très dur ce que tu dis. Il y a quand même, il me semble, à travers quelques civilisations, des penseurs, des philosophes qui font de leur vie une recherche de raison. Sont-ils des minables pour autant ? C'est injuste de dire que les gens passionnés sont très biens et que ceux qui font un chemin différent n'ont pas une vie toute aussi riche.

    Pierre M. : Je reviens à ce que vous dissertiez : est-ce que sans passion la vie est intense, vaut-elle la peine d'être vécue etc ? Il me semble que le vivant dans son ensemble, que ce soit les hommes, les animaux ou les plantes, a toujours quelque chose d'extrême. C'est à dire que les lois de la nature sont très violentes et j'assimile ça à la passion qui amène les règles du jeu à leur extrême. Les règles du vivant sont extrêmes et dramatiques, les faibles ont disparus au profit des forts. Et pourtant, ces règles passionnées sont les plus raisonnables pour faire progresser le monde du vivant.

    Anne : Ce que tu sembles dire c'est donc que, dans ce chemin de la vie, ce sont les plus forts qui ont survécus ; mais, que ce qui est considéré comme le plus raisonnable, l'espèce humaine, est en train de faire allègrement disparaître tout ce qui se trouve vivant sur la terre.

    Pierre F. : Je ne vois pas où est la passion dans ce que tu décris. C'est vrai que par exemple dans une roselière les animaux vont effectivement manger les plants, et se manger entre eux. Vu comme ça dans le monde animal il y a toujours quelqu'un qui mange l'autre. Il y a peut-être une logique qui nous dépasse. La question qu'on se pose c'est : qu'est ce qui nous différencie du reste du monde vivant ? Mais c'est sûr qu'il n'y a pas de passion dans ce fait. Tu dis qu'il y a de la raison parce que c'est ainsi que l'espèce humaine évolue, Mais qu'en sait-on vraiment ? Que sait-on de l'animal et du végétal ? On commence à dire qu'ils ont des langages, qu'ils s'entraident entre espèces etc. Le pire de la passion de l'homme c'est de tout rapporter à lui.

    Pierre M : Je n'ai pas dit qu'il y avait de la passion, j'ai assimilé ces lois qui régissent la vie à celles de la passion. C'est à dire qu'on ne peut pas y échapper et qu'elles ont un caractère extrême. Ce n'est pas mon credo, mais s'il y a eu un instigateur des règles du vivant, le fait d'installer des règles aussi violentes ça ne pouvait aller qu'avec une certaine passion.

    Philippe C : Tu as employé un mot à propos de l'humain que j'ai du mal à avaler c'est la notion de progrès.

    Anne : Vincent Bontemps (philosophe des sciences) parle de la raison dans la pensée de Bachelard : « La conviction de Gaston Bachelard  est que la raison n’est véritablement elle-même que lorsqu’elle progresse, c’est-à-dire quand elle invente une nouvelle appréhension du réel qui entre en conflit avec ses certitudes antérieures, si elle révise ses propres normes et s’engage dans l’exploration d’un champ théorique et expérimental dont la reconfiguration entraîne la transformation de l’identité même du sujet et de l’objet de la connaissance. » On est là vraiment dans ce qu'est l'être humain, on peut difficilement imaginer que des animaux aient ces capacités. Malgré ce que tu penses, Philippe, l'être humain a peut-être un espoir de progresser.

    Pierre F. : C'est ce qu'on vit actuellement. Après avoir pensé qu'on pouvait dominer la matière et que tout était à notre service, on est en train de réhabiliter les choses en considérant que les autres espèces ont leur utilité. Il y a donc un nouveau paradigme, il y a quelque chose de nouveau qui est en train de naître actuellement et qui entre en conflit avec nos manières d'agir. Autrefois où on ne pensait qu'à se servir.

    Michel : Depuis le début de la vie sur terre il y a eu quatre grandes extinctions de 99% de tout le vivant : le cambrien, le dévonien, le trias jurassique, le crétacé tertiaire. Les paléontologues disent que nous sommes dans l'anthropocène. Nous sommes en train de préparer la cinquième extinction massive. Heureusement qu'il y a des passionnés pour préserver la faune et la flore. Pour en revenir à la passion, j'ai eu l'occasion de voir ce qu'on appelait autrefois des fondus. C’étaient, quelqu'un qui vivait avec sa collection de timbre, d'autres qui faisait de l’électronique etc. Ils étaient tellement passionnés qu'ils en ont donné le virus à leurs copains et en ont fait leur métier. Ce virus de passionnés se transmet de l'un à l'autre.

    Mireille : Entre passion et raison tout est question d'équilibre. On peut aussi bien se faire dévorer par la raison que par la raison.

    Anne : J'ai entendu hier à la radio Jean-Pierre Mignard, qui est avocat et écrivain, il parlait du couple Don Quichotte/Sancho Pança. Il comparait Don Quichotte à la passion et Sancho Pança à la raison, les deux étant inséparables pour avancer, ne serait-ce que cahin-caha. C'est une belle métaphore pour montrer que le couple passion/raison est indissociable.

    Mireille : Pour répondre à Catherine qui demandait quelle était la réponse à la question d'aujourd'hui, je dirais que la passion peut exclure la raison quand on tombe dans le pathologique, sinon passion et raison se croisent et s'entrelacent et s'équilibrent. Il faut rester clairvoyant de ce qu'on fait et vit. La grande difficulté de la vie c'est de ne pas tomber dans les extrêmes.

    Pierre M : Dans la conception de la passion qu'on a, si on arrive à mitiger la passion avec la raison, si une passion peut être raisonnée, peut-on encore parler de passion ?

    Anne : Quand on vit une grande passion c'est assez épuisant, ça peut difficilement tenir sur le long terme. Après cette intensité, si la raison vient tempérer l'énergie, ou rajouter de l'énergie à quelque chose qui pourrait disparaître, cette passion sera peut-être moins intense mais va durer. C'est ce que disait Françoise à propos de la passion amoureuse.

    Pierre M : Je pense à des grands passionnés comme Marie Curie. Sil elle n'avait pas été passionnée aurait-elle découvert la radioactivité ? Elle faisait bien le rapport entre la radioactivité et ses problèmes de santé. Malgré les séquelles physiques qu'engendraient ses recherches, elle est allée jusqu'au bout et pour cela il fallait qu'elle ait un feu interne, qu'on peut appeler passion, qui la dominait.

    Pascale : Tous les grands scientifiques sont des passionnés. Il y en a même qui sont allés jusqu'à donner leur vie pour refuser de donner leurs découvertes.

     

    Fermeture des échanges (par Anne)

     

    Passion : état affectif intense et irraisonné, nous a dit le Larousse. J’en ai trouvé une description, parmi beaucoup de possibles, chez Federico Garcia Lorca dans Jeu et théorie du Duende (le Duende étant intraduisible, peut-être un sentiment propre aux andalous ?):

    « On sait seulement qu’il brûle le sang comme une pommade d’éclats de verre, qu’il épuise, qu’il rejette toute la douce géométrie apprise, qu’il brise les styles, qu’il s’appuie sur la douleur humaine qui n’a pas de consolation, qu’il entraine Goya, … à peindre avec ses genoux et avec ses poings dans d’horribles noirs de bitume… ».

    Mais je pense aussi à des gens comme Éric Tabarly, qui a mis sa raison au service de sa passion, ce qui lui a permis de la vivre pleinement en en faisant aussi profiter le plus grand nombre.

    Comme si la passion, au lieu de « se la jouer » seule, faisait équipe avec la raison pour gagner la partie. Ils nous montrent le côté lumineux, créatif, de la passion, dont la face sombre pousse au crime ou à la destruction

     

    Texte poétique (lu par Anne)

     Tiré de « Le prophète » de Khalil Gibran

     « Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme navigante. Si vos voiles ou votre gouvernail se brisent, vous ne pouvez qu’être ballottés et aller à la dérive, ou rester ancrés au milieu de la mer.

    Car la raison, régnant seule, restreint tout élan ; et la passion abandonnée à elle-même, est une flamme qui brûle jusqu’à sa propre destruction.

    Ainsi, que votre âme élève votre raison à la hauteur de la passion, pour qu’elle puisse chanter ;

    Et que la raison dirige votre passion pour que votre passion puisse vivre dans une quotidienne résurrection et tel le phénix renaître de ses propres cendres. »

     

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    Mireille PL

     

     

     

     

     


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