• 5 à 7 Philo du dimanche 27 septembre 2015 : 17 participants

    Faut-il oublier le passé pour se donner un avenir ?

     Introduction  par Mireille

    Analyse des termes du sujet

    FAUT-IL ? : Le verbe faillir est un verbe impersonnel  qui vient du latin fallere : manquer ; donc manquer, faire défaut et par extension « être nécessaire ». Le sujet est formulé sous la forme « faut-il ? » qui renvoie non pas à des conditions de possibilité mais à une nécessité (ou non) de se détacher de son passé : Pourquoi serait-il nécessaire d’oublier le passé ? S’agit-il d’une exigence morale ? D’une nécessité psychologique ?

    OUBLIER : Bien qu’ici l’objet de l’oubli concerne le passé, la question posée nous invite à nous questionner sur la mémoire, le souvenir plus que sur le passé en lui-même. Il ne nous est pas demandé  de renier notre passé, mais simplement d’en abolir les souvenirs qui pourraient nous nuire. Peut-on perdre le souvenir de notre vécu, de notre ressenti ? Ne pas en avoir conservé la mémoire ? Peut-on volontairement ne plus avoir présent à l'esprit quelque chose ou quelqu'un, ne plus y penser, ne plus s'en préoccuper ? Cesser de penser, de se rappeler des souvenirs pénibles ?

    PASSE : La question laisse entendre que le passé pèse un poids particulier dans la formation de l’individu, et qu’il pourrait avoir une influence négative sur la réalisation d’un avenir. Le passé peut faire référence à l’histoire personnelle mais également à  l’histoire familiale et à l’Histoire collective de la société à laquelle nous appartenons.

    SE DONNER : l’être humain est posé comme étant l’acteur unique de son devenir, devenir que le poids d’un passé (ou du moins de son souvenir) pourrait handicaper. Elle nous amène à nous poser celle du déterminisme.

    AVENIR : Ne confondons pas « avenir » et « futur ». Bergson voit l'avenir comme une dimension temporelle « humanisée », un temps de projet. L'avenir est un possible à réaliser. Le futur est une dimension temporelle objective.

    Échanges

    Pierre : C’est quand même un questionnement étrange de dire « faut-il oublier le passé ?». Il n’y a pas besoin de « faut-il » pour en avoir oublié une partie. Finalement du passé il n’y a que ce qui reste conscient.

    Philippe : Je n’aime pas beaucoup cette formulation « faut-il oublier le passé ?» car la réponse, on le sait, c’est que ce n’est pas possible d’oublier. Je vois dans le sujet la notion de destin, la notion du « fatum ». Qu’est-ce le destin ? As-t-on la maîtrise de se projeter sur l’avenir ? C’est une question qui va déboucher sur celle de la liberté de chacun de décider de son avenir. Ce n’est pas du déterminisme mais la volonté de faire un choix.

     Jacques : La question renvoie à l’oubli de ce qu’il y a eu de mauvais, de négatif dans le passé. On ne peut pas se souvenir de tout. Heureusement parce qu’on aurait alors l’esprit embrumé par tous ces souvenirs, et nous serions alors inaptes à l’action.

    Mireille : Là tu fais allusion à la mémoire. C’est vrai qu’on ne peut pas se souvenir de tout à un instant donné, mais tout notre passé n’est-il pas gravé dans notre mémoire ? Combien de fois un vécu oublié nous revient à la conscience déclenché par un événement du présent. C’est la « Madeleine de Proust »

    Je ne pense pas que la question nous renvoie qu’à l’oubli de notre vécu douloureux. Dante pensais « qu’il n’est pire misère qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur » et Musset lui répond « Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur. » Le ressenti du passé est un fait très subjectif.

    Philippe : La mémoire et le souvenir sont deux choses très différentes. La mémoire est un outil qu’on a tous (plus ou moins développée) ; le souvenir est une construction. Deux individus qui ont vécu la même chose au même moment, n’en ont pas le même souvenir et ce qu’ils vont en exprimer peut être très différent.

    Huguette : Oui, mais c’est par rapport à leur ressenti. Le passé est constructeur : d’où vient-on ? Qu’elle éducation avons-nous eu ? Etc. Nos racines sont dans le passé.

    Anne : « Doit-on oublier le passé ? », je me demande si on peut décider d’oublier quelque chose ? Oublier volontairement un évènement vécu me laisse perplexe.

    Marie Christine : Je ne pense pas qu’on puisse oublier volontairement, on peut mettre de côté pour bien vivre le présent sans ressasser ce qui a été désagréable ou douloureux. On peut faire abstraction de ces évènements passés pour pouvoir avancer.

    Anne : Il y a deux expressions populaires qui sont significatives de ça : «Du passé faisons table rase » et «  Repartir à zéro ».

    Claudie : J’avais noté ces deux expressions et j’ai pensé à ce que cela avait donné, du point historique dans la société, comme dans nos histoires personnelles, de faire table rase ou de nier certains évènements du passé. Décider de créer quelque chose de nouveau comme si rien ne s’était passé auparavant c’est souvent ce que les jeunes font pour pouvoir apporter du neuf. S’il est peut être nécessaire de passer par ce stade, nous savons bien que c’est illusoire.J’ai aussi retourné la question. Est-ce qu’il ne faut pas plutôt s’appuyer sur le passé pour construire l’avenir ? La réalité est entre ces deux attitudes. On a besoin du passé comme base pour construire, mais en même temps si on y reste collé sans pouvoir s’en défaire, on ne risque pas d’avancer. Il y a des choses du passé qu’on a envie d’oublier et celles qu’on oublie malgré soi. On est tout de suite dans l’émotionnel, la notion de déni est très troublante. Qu’est qu’on retient ou oublie du passé ? Qu’est-ce qu’on choisit de retenir ou d’oublier ? Quelle est la part du conscient et de l’inconscient dans l’oubli ? La mort, oubli total et absolu, peut être une tentation quand le passé est trop lourd.

    Anne : Dans le mythe d’Orphée, devait-il oublier le passé, se fixer uniquement sur le présent et le futur, pour se donner un avenir avec Eurydice, ou au contraire se souvenir d’Eurydice vivante pour se donner la force de ne pas se retourner ? Les avis sont partagés. Marc Augé pense que ce peut être un mécanisme de défense contre l’angoisse, et avoir une fonction thérapeutique.

    Pierre : Pour moi, la question est : peut-on construire sans fondation ? Le passé est un matériau puissant pour construire des fondations. C’est la conscience qui va pouvoir trier, classer et choisir entre tous ces souvenirs pour dégager ceux qui paraissent bons et sur lesquels on va pouvoir s’appuyer pour construire. Je suis partisan de chercher le plus possible dans ses souvenirs pour en faire quelque chose dans le présent et le futur.

    Marie Christine : Je pensais à l’amnésie d’ordre hystérique qui est une protection quand il y a trop de souffrances. Seules la psychanalyse ou l’hypnose peuvent aider à traiter ce type d’amnésie et amener la personne à dialoguer avec son passé pour mieux vivre son présent.

    Je pensais aussi au film « L’homme sans passé ». Même quand on n’a plus la mémoire de notre passé, on voit que notre corps en porte les traces notre corps est mémoire, mémoire sensorielle. On peut ne plus en avoir le souvenir mais on ne peut pas être sans passé.

    Madeleine : Le passé est nécessaire, il permet d’être constructif, il permet de ne pas faire, de ne pas renouveler les erreurs. Le passé est une chose positive, mais l’essentiel n’est pas hier ni aujourd’hui, c’est demain. Par rapport à un passé douloureux c’est à nous d’en faire quelque chose de positif. De transformer le négatif en positif.

    Pierre : Je reviens sur « l’homme sans passé », n’ayant plus de passé tout le monde lui en crée un. Le passé est aussi bien intériorisé par l’individu que proposé par son entourage, par les autres.

    Véronique : Je pense comme Philippe, le souvenir est une construction. C’est une action personnelle qui se fait avec l’aide des autres. C’est très différent de la mémoire. Cela dit, autant les souvenirs, je vois ce que c’est, j’ai un peu plus de mal à voir ce qu’est la mémoire.

    Je me demande aussi : nous parlons de passé, nous parlons d’avenir, mais ne doit-on pas donner un peu plus de place au présent. La perception qu’on a du présent n’est-elle pas également importante pour l’avenir ?

    Anne : Pour aller dans le sens de ce que tu dis, il y a l’exemple de la musique qui m’a interpelée. Quand on écoute de la musique on n’est pas que dans le temps présent, il y a ce qu’on vient d’écouter et il y a même ce qu’on va écouter qui est là. Le phénoménologue Edmond Husserl a formé deux concepts originaux, rétention et protention. Selon lui « nous percevons la mélodie comme un objet temporel total et non seulement successif parce que notre conscience conserverait, dans sa mémoire vive pour ainsi dire, le souvenir des notes précédentes (rétention), et qu’elle anticiperait sur les notes à venir (protention) ». N’est-ce pas aussi valable pour ce que nous vivons ?

    Jacques : Le souvenir du passé ne me semble pas être qu’une construction, il y a les traumatismes qui nous marquent.

    Madeleine : Qu’entendez-vous par construction ?

    Philippe : Il faut lire Proust qui a parfaitement décrit ce mécanisme entre la mémoire et le souvenir. Il part d’une notion « anatomique, physiologique » avec des zones qui nous permettent de retenir un certain nombre de chose qui est la mémoire. Et, par contre, ce qui a été le vécu de ce dont on va garder le souvenir, un ressenti plus ou moins agréable est très subjectif. Il peut être très loin de la réalité.

    Anne : Les travaux des neurologues sur le cerveau aujourd’hui le montrent. Les témoignages dans les affaires criminelles sont considérés moins fiables aujourd’hui. On s’est rendu compte que le témoin colore le fait par tout un côté émotionnel très subjectif.

    Philippe : Je ne pense pas que c’est comme ça qu’il faut l’entendre. La mémoire, je dis c’est un outil, c’est quelque chose qu’on va entrainer qu’on va développer. Mais ça n’a rien à voir avec le souvenir. Se souvenir, c’est prendre dans la mémoire un certain nombre d’éléments et les rebâtir, les reconstruire d’une certaine manière. Et c’est ça qu’on va à un moment donné faire ressentir. La mémoire tout le monde l’a, plus ou moins développée. Et actuellement s’il devient difficile d’avoir des témoignages précis, c’est parce qu’on exerce plus la mémoire.

    Véronique : Par rapport au sujet ces notions de mémoire et de souvenir ne me semblent pas très importantes. Quand on dit « oublier le passé », est-ce qu’il faut fermer la porte à la mémoire ou faire attention à la façon dont on traite, on sélectionne, on exploite les souvenirs. Sans tomber dans la psychologie, pour ceux qui butent sur le mot « construction », je prendrai le cas des jumeaux ; ils ont vécu exactement la même enfance, et quand ils la racontent des années plus tard, on n’arrive pas à croire qu’ils ont vécu la même. Ils ont la même mémoire, mais ce dont ils se souviennent est différent. Chacun parle de son vécu en fonction de la personnalité qu’il a développée. C’est en ce sens qu’on peut parler de construction. 

    « Oublier le passé », ça veut dire quoi ? Ne pas utiliser sa mémoire ? Ne pas se laisser envahir par ses souvenirs ? Trier dans ses souvenirs ?

    Françoise : ce qui me choque c’est le « faut-il ? ». On ne peut pas décider, l’inconscient décide pour nous. L’exemple des jumeaux est intéressant,  leurs souvenirs diffèrent mais ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas juste, on est dans le ressenti de chacun d’eux. Dans l’oubli, notre inconscient décide pour nous, il n’y a pas de volonté consciente.

    Jacques : Pourtant on parle de « devoir de mémoire », il faut se souvenir de ce qui c’est passé pendant la shoah, on commémore tout un tas d’évènements passé ; ça, ce sont des constructions, des constructions politiques.

    Marie Christine : Par construction, on entend des constructions sensorielles, ce sont des images, des odeurs, des bruits et non pas une construction intellectuelle. Je pense à cette vieille dame qui souffre de la maladie d’Alzheimer très avancée, ou à ce film «  Se souvenir des belles choses » dans lequel une toute jeune femme est atteinte par cette maladie. On voit que ce ne sont que par les sensations qu’on éveille les souvenirs. On n’est pas du tout dans l’ordre de la morale, du jugement.

    Mais, effectivement, vous avez raison, quelqu’un qui a vécu quelque chose de difficile, soit parce qu’il est coupable, soit parce qu’il est victime ne peut pas oublier, ça peut hanter ses nuits.

    Mireille : Vous avez, tout à l’heure, parlé du passé, du présent et du futur. On ne peut pas vivre le présent, ni se projeter dans l’avenir en oubliant le passé. A ce sujet j’ai une citation, dont je ne connais pas l’auteur : « L’avenir n’est que le futur d’un présent mais il n’y de présent que parce qu’il est le présent d’un passé. » Il me semble évident que passé, présent et futur sont les éléments d’un tout qu’on ne peut dissocier.

    Hier soir, dans l’émission de Ruquier, Frédéric Chau présentait son livre «  Je viens de si loin ». Il disait que ses parents avaient tu pendant toute son enfance leur passé d’exilés cambodgiens et les atrocités qu’ils avaient vécues. Ils ont tout fait pour oublier leur origine et que leur entourage social n’en sache rien. Ce secret du passé a provoqué chez lui, à l’adolescence une crise identitaire grave. Après une thérapie qui a amené Fréderic à faire parler ses parents sur ce passé et un voyage au Cambodge avec son frère, il a trouver l’équilibre et la sérénité qui lui permettent de bien vivre le présent et d’avoir de nombreux projets d’avenir.

    Que ce soit pour une société, une famille ou un individu se voiler la face du vécu passé ne peut être que néfaste pour l’avenir comme pour le présent.

    Véronique : A contrario, il y a, au Japon « le droit à l’oubli » dont Thomas B. Reverdy parle dans son livre « Les évaporés ». Une personne qui a un passé ou un présent trop lourd à vivre, a le droit de disparaitre et d’aller vivre ailleurs sous une nouvelle identité.

    Anne : J’ai vu un reportage sur ce sujet, effectivement ils ont le droit de se créer une nouvelle identité. Mais, apparemment, il s’agit de marginaux qui n’ont pas une vie tout à fait normale par rapport à la moyenne de la société japonaise. Je ne sais pas si eux oublient mais ils se font oublier de leur entourage.

    Anne : Je vais glisser deux citations qui donnent deux approches différentes du sujet. La première est de Christine de Suède (1682) « La science de ton passé est ton passeport pour l'avenir. » La deuxième est de Maurice Maeterlinck : « Le passé est notre identité morte ; l'avenir est notre identité essentielle et vitale. »

    Michèle : Pour en revenir à ce que tu disais, combien de personnes peuvent faire table rase de leur passé et disparaitre ?

    Mireille : Si nous ne pouvons pas oublier le passé, nous pouvons rompre avec son poids. C’est le « C’est fini, plus jamais ça ». Si nos valises sont trop lourdes on ne peut pas avancer. Les mots rupture ou dépassement me semblent plus juste que « oubli ». Il est bon de se souvenir du passé pour éviter la répétition des erreurs. Il ne s’agit pas d’oublier son passé mais comme on dit « prendre du recul », c'est-à-dire, si cela est possible, d’en retirer, en conscience, les réactions émotionnelles qui nous plombent.

    Philippe : Avancer pour quoi faire ?

    Mireille : Pour exister.

    Pierre : Bien que la tendance est de dire que pour se construire il faut un passé, je pense qu’il y a des individus qui se donne une chance en reniant leur passé. Ils se donnent une deuxième chance. En général on préfère se souvenir pour construire. Mais c’est difficile d’oublier le passé pour se donner un avenir.

    Nicolas : On peut prendre un exemple pour illustrer un peu les notions abstraites de ce sujet qui peut être traité de façon complètement individuelle ou alors de façon plus collective politique. On peut prendre l’exemple de l’Europe. Doit-on se souvenir de tout ce qui s’est passé entre les états pour construire l’Europe de XXème siècle ? Evidement il faut oublier les rancœurs qu’on a eues contre les Anglais par exemple. Il faut oublier le passé, mais d’un autre côté on ne peut pas car le but de la construction de l’Europe est de résoudre les conflits. Il y a un mot qu’on n’a pas encore prononcé c’est le pardon. Oublier le passé c’est peut être pardonner. C'est-à-dire se souvenir du passé de façon à ce que ça permette une ouverture vers l’avenir.

    Jacques : Tout à fait d’accord, il y a le pardon mais aussi l’absence d’indemnisation. A titre individuel si les traumatismes du passé son trop forts il faut se faire aider par un psy pour aller mieux.

    Anne : Je pense à l’exemple de Montaigne qui montre qu’un événement douloureux peut amener du bien à la personne mais aussi aux générations futures. C’est la mort de son grand ami La Boétie qui l’a amené à écrire ses Essais.

    Madeleine : Je ne vois pas pourquoi il faudrait oublier notre histoire,  1515 a existé. Mais il faut passer à autre chose. Le présent, le passé et l’avenir sont les éléments d’une même entité qu’on ne peut dissocier.

    Marie Christine : Je rebondis sur « pardonner », bien sûr il faut pardonner. Mais les autres ont été témoins de notre passé, et les rancœurs peuvent ressortir, c’est le cas dans les réunions de famille et c’est pour ça que c’est difficile. S’il n’y a pas une lecture consciente et lucide du passé indispensable pour vivre le présent et aller vers l’avenir le pardon me semble improbable, on ne peut pas faire l’impasse de cette prise de conscience. Il ne faut ni oublier, ni nier les faits, ils ont existé, mais il faut un certain apaisement par rapport à eux.

    Mireille : Il y a plusieurs façons de vivre les choses. Il y a ceux qui vont regarder ce que le voisin lui a fait en maintenant son ressenti dans le présent. Mais on peut aussi regarder son passé sans qu’il nous affecte, le regarder comme si c’était quelqu’un d’autre qui l’avait vécu : le « moi » d’hier. Je pense que se détacher du ressenti est le fondement du pardon. C’est vrai autant à titre individuel qu’au niveau collectif. Je me suis surprise à penser, en voyant aux informations l’attitude de l’Allemagne face aux problèmes de la Grèce ou  des migrants «dans le fond ils ne sont pas si bien que ça les allemands ». Pourquoi parce que ma famille a un passif vis-à-vis d’eux ? Il faut stopper immédiatement les relents possibles des ressentis négatifs.

    Françoise : Tu parles de l’inconscient du passé et c’est bien par la conscience  qu’on peut être transporté dans le ressenti du passé qu’on peut agir et le dépasser.

    Pierre : Qu’est-ce que c’est qu’être neuf ?

    Anne : On a beaucoup jusqu’à présent évoqué l’oubli, mais que veut dire « se donner un avenir ? » est-ce là ta question ?

    Jacques : Etre neuf c’est ne plus avoir de rancunes.

    Claudie : Par rapport à la notion de pardon, encore faut-il pouvoir arriver à pardonner. Il y a des choses que je n’arrive pas à pardonner et j’en suis arrivée au point que j’ai décidé de ne plus culpabiliser là-dessus. Ce qui me parait fondamental c’est de le savoir. Au niveau des nations, ceux qui ont vécu des drames de guerre, je ne crois pas qu’ils puissent pardonner. Il faut essayer, trouver ce qu’on peut faire de ce passé.

    La phrase «  Oublier le passé pour se donner un avenir » m’a amenée à la notion de transmission. On n’est pas tout seul, on est là, dans le présent avec ceux qui étaient là avant nous et ceux qui seront là après. On doit essayer de transmettre des choses plus apaisées.

    Véronique : Par rapport à la question,  je constate que cela fait une heure qu’on échange et qu’on n’arrive pas à parler de l’avenir, de « se donner un avenir ». Pourquoi ?

    Anne : Tu as raison, on pourrait maintenant se pencher sur l’avenir. Pour faire la transition je vais vous lire un extrait du livre de Marc Augé  « Les formes de l'oubli » :

    «Se souvenir ou oublier, c'est faire un travail de jardinier, sélectionner, élaguer. Les souvenirs sont comme les plantes : il y en a qu'il faut éliminer très rapidement pour aider les autres à s'épanouir, à se transformer, à fleurir. Ces plantes qui accomplissent leur destin, ces plantes épanouies se sont en quelque sorte oubliées elles-mêmes pour se transformer : entre les graines ou les boutures qui leur ont donné naissance et ce qu'elles sont devenues, il n'y a plus guère de rapport apparent ; la fleur, en ce sens, c'est l'oubli de la graine (rappelons-nous le vers de Malherbe qui continue cette histoire : « Et les fruits ont passé la promesse des fleurs. »

    Jacques : C’est plus facile de parler du passé que de l’avenir. L’avenir personne ne sais trop de quoi il sera fait. La crise de 2008, personne ne l’avait prévue. L’arrivée soudaine de l’état islamique, personne ne l’avait prévue.

    Mireille : La notion d’avenir est très personnelle. Le futur c’est demain. Qu’on le veuille ou non il sera, l’avenir c’est ce que nous en ferons. C’est vrai autant pour les individus que pour les collectivités. Que ferons-nous demain de l’Europe par exemple ? Penser l’avenir nécessite de se projeter, d’imaginer. Autant il est facile de regarder notre vécu passé avec conscience, autant il est dur d’être conscient de notre avenir. Le mot créer serait plus juste que de se donner, car il s’agit d’inventer, d’aller vers du nouveau, d’agir au jour le jour car finalement l’avenir c’est tout à l’heure, dans cinq minutes.

    Marie Christine : C’est pour ça qu’il faut être apaisé sur le passé pour pouvoir ne pas bloquer un monde de possibles et pouvoir engager notre destin dans un destin collectif, et pouvoir inventer pour nous , pour nos enfants, pour les générations futures.

    Pierre : Justement, j’avais à l’esprit le champ des possibles. Il faut tenir compte de la part de l’autre. Se donner c’est un terme de banquier, on se donne quelque chose. Je me donnerai, dans l’instant que j’imagine pouvoir être un avenir, un champ de possibles. C'est-à-dire : je serai dans la capacité d’ouvrir, de me donner un horizon qui sera possible parce qu’il y aura aussi les autres. Chacun d’entre les autres peut donner quelque chose à ce possible nouveau.

    Philippe : Pourquoi a-t-on du mal à voir l’avenir et à se projeter dans l’avenir ? Tout simplement parce que l’avenir on le connaît. On sait qu’il va finir, on ne sait pas quand, mais pour certains d’entre nous il ne va pas tarder. On est obligés de faire vite parce qu’on sait qu’au bout il y a la mort. Parler de l’avenir, c’est très bien, mais quel avenir ? C’est un avenir qui peut être réduit ou très lointain.

    Anne : C’est une préoccupation de nos âges que beaucoup de jeunes gens n’ont pas. Il me semble que la question qui est posée est plutôt ce qu’on prévoit de faire dans sa vie, dans sa carrière, dans sa vie privée. Alors, est-ce que ce sont des choses qu’on se propose de faire dans un avenir proche ou à long terme ?

    Jacques : Je trouve que le champ des possibles est un très beau terme. Ce champ des possibles pour un jeune de vingt ans est quand même plus vaste que celui d’un retraité.

    Mireille : Pour compléter ce qu’on est entrain de dire, nous parlons beaucoup du passé parce que nous en avons un, tous ici, qui commence à compter et un avenir qui semble de plus en plus court ; alors qu’en général, un jeune de vingt ans n’aura pas beaucoup de passé à oublier pour se projeter dans l’avenir.

    Marie Christine : Mais il peut être déjà lourd à porter.

    Pierre : Je voudrais revenir sur cette notion d’obligation. On peut effectivement comprendre qu’il y ait cette obligation de regarder tout ce qui c’est passé avant pour avoir le courage de regarder ce qui va venir.

    Jacques : C’est une obligation autant psychologique que morale.

    Véronique : Philippe tu dis qu’on appréhende à regarder l’avenir parce que, selon toi, sa durée est incertaine. Mais dans la question « se donner un avenir », le terme se donner n’est pas anodin ; il y a l’idée de don et je me demande s’il n’y a pas là la notion de l’envie. Ce qu’on aimerait qui soit. Cette difficulté à parler de l’avenir vient du fait que l’envie est très personnelle et non pas d’une question de durée. Alors que le passé porte des faits accomplis.

    Madeleine : L’avenir, on peut agir dessus par nos choix.

    Marie Christine : Je pense que  ce qu’on veut pour l’avenir c’est pouvoir vivre le mieux possible quelque soit le temps qui nous reste. Je pense que les jeunes ont les mêmes questions existentielles, mais étant tout le temps dans l’action ils sont moins coincés que nous par ces questions là. Le sentiment de vulnérabilité, d’éphémère est quelque chose qui pèse lourdement sur les choix.

    Philippe : Au lieu «d’envie » je dirai plutôt « désir ». L’avenir va se construire à travers des désirs soit personnels , soit collectifs. Et comme dit Pierre on va avoir besoin des autres pour construire cet avenir, parce que ça va être un mélange, ensemble de désirs.

    Jacques : Les jeunes sont pris par leurs activités : famille, travail. Ils nous reprochent, à nous adultes de leur avoir laissé le sida et le chômage. Ils doivent construire leur avenir à partir de là ; il ne s’agit pas d’oublier mais de faire avec.

    Claudie : Ce qui m’interpelle dans ce qui a été dit, c’est que dès le départ j’avais retourné la question : faut-il oublier le passé pour se donner un avenir, ou s’appuyer sur le passé pour se donner un avenir ? Après cette discussion je constate que j’ai beaucoup de mal à m’appuyer sur les choses du passé (les bonnes et les mauvaises), à tirer la leçon du passé, comme on dit, pour pouvoir enfin faire des choix à partir de mes désirs pour avoir, quelque soit sa durée, un avenir qui me convienne. A mon âge ce n’est pas plus facile qu’à vingt ans, c’est toujours aussi compliqué. Mais il y a des gens qui décident de faire ceci cela et qui vont pouvoir se donner les moyens d’y parvenir, moi je n’y arrive pas. Mais là on tombe dans le psychologique.

    Jacques : Il y a des désirs et des envies, mais il y a surtout la peur de l’avenir, surtout en face de l’actualité.

    Marie Christine : Elle est beaucoup moins dangereuse qu’au moyen âge.

    Anne : On sort un peu du sujet. Je voudrais juste évoquer un des points de vue philosophiques de l’Inde qui indique que l’on peut agir sur une séquence d’évolution. C'est-à-dire qu’on peut avoir une action sur un avenir relativement proche.

    Véronique : On en revient sur l’échange qu’on avait eu sur le choix, il y a un an et demi. Le choix engage l’avenir, mais la conscience des conséquences des choix qu’on fait est extrêmement faible à très long terme. Agir sur une petite séquence d’évolution est intéressant. Evidemment on ne maitrise pas tout, on ignore ce qui va se passer géopolitiquement, climatiquement, mais se donner un avenir,  c’est à notre niveau peut-être moins ambitieux,  moins généreux, moins général et moins exigeant que ça. C’est peut être planter une graine ou un plant qui, s’il n’y a pas de catastrophes, donnerons dans deux ans des jolies fleurs et des fruits. Oublier le passé c’est aussi comprendre qu’on ne maitrise pas tout mais que ça n’empêche pas de faire des projets dans les séquences d’évolution auxquelles on a accès.

    Madeleine : Même si l’avenir semble bouché il y a toujours des possibilités d’agir, de planter sa petite graine. Transmettre aux enfants des idées noires en leur disant « mes pauvres petits, vous êtes une génération sacrifiée », on ne les booste pas comme ça. Ils auront la terre que j’aurai essayé de leur laisser en faisant de mon mieux.

    Mireille : Avant de conclure, je vais vous lire un article sur les « Considérations inactuelles » de  Nietzsche : « Il suggère qu’une vache ne connaît ni l’ennui ni la douleur, elle est incapable de se souvenir. Cet exemple tend à montrer que l’oubli n’est pas une simple “perte” de souvenir, mais un acte actif, portant en lui une puissance de libération. Bien sûr, l’amnésie complète serait aussi néfaste qu’une hypermnésie : Nietzsche affirme que le rapport au passé doit être équilibré : véritable tri sélectif, l’oubli doit rationaliser notre relation au passé, laissant de côté tout ce qui peut troubler la paix du moment. »

    Clôture du débat par Mireille

    La conclusion que j’écrirai à la suite de nos échanges ne serait pas très différente de celle que j’ai écrite en préparant notre rencontre, la voici :

    Sans l’expérience du passé nous ne pouvons pas nous projeter dans l’avenir, ce que nous avons construit hier, que ce soit dans la joie ou la douleur nous donne les outils pour continuer à construire notre existence. Les personnes atteintes d’amnésie doivent, quelque soit leur âge, tout réapprendre, se recréer une existence. La conduite de nos vies est identique à celle de nos voitures, si l’on ne regarde que dans le rétroviseur on ne peut pas avancer en sécurité, mais si l’on n’a pas de rétroviseur on ne peut pas prévenir les dangers. La route et sa vie sont « Une », nos existences aussi. Je suis ici, présente, avec mon passé vécu et mon vivre à venir.

    Et pour terminer notre rencontre en poésie, une comptine de Robert Desnos que m’a fille avait apprise en maternelle :

    Le Myosotis, 
    Ayant perdu toute mémoire
    Un myosotis s’ennuyait.

    Voulait-il conter une histoire?

    Dès le début, il l'oubliait

    Pas de passé, pas d'avenir,

    Myosotis sans souvenir


     

     Que vous ayez été présent ou non à cette rencontre, si vous voulez apporter un complément à ce débat, n’hésitez pas à faire un commentaire en cliquant ci-dessous. Merci pour votre participation et rendez vous Dimanche 25 Octobre 2015 (même heure, même lieu), le sujet choisi à mains levées, sera: « Me silence a-t-il un sens ? »

    Mireille PL

     


  • Commentaires

    1
    Vendredi 20 Novembre 2015 à 12:29

    Bonjour, le vécu se grave dans la mémoire, mais cette dernière me paraît divisée en deux : d'une part, sa partie consciente, dans laquelle se retrouvent les événements dont nous nous souvenons sans effort, d'autre part, sa partie inconsciente, dans laquelle sont stockés les événements "oubliés" par la conscience mais qui peuvent ressurgir (ou pas, voire jamais) à l'occasion d'un événement présent. 

    Pour autant, dans la partie consciente, il est assez faux, selon moi, de penser que seuls des souvenirs positifs sont sélectionnés. N'avons-nous tous pas des mauvais souvenirs ?

    Quant à l'avenir, il est informe, impalpable. Nul évidemment ne sait de quoi il sera fait, ni même s'il existe (n'importe qui peut mourir demain, dans la prochaine heure...). Mais "oublier" sciemment le passé, à mon avis, ça ne peut pas se faire. Et c'est même non souhaitable. Mieux vaut se souvenir au maximum de certaines choses négatives, par exemple, afin de ne pas réitérer certaines erreurs dans le futur, en somme, tout simplement, apprendre d'hier pour éviter certaines directions demain. Pour combattre le mal, il faut le regarder en face, surtout ne pas le nier, car on ne pas combattre ce qui n'existe pas. C'est pour cela que ça m'a toujours interpelé quand quelqu'un dit (et ça arrive très souvent) des phrases du style "du passé, ne gardons que le meilleur"... Parce qu'au fond, c'est faux.

    FP

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